Peut-on juger les autres en tant que chrétien ?

«Ne jugez pas, afin de ne pas être jugés» (Mt 7,1). Cette parole du Christ est souvent comprise comme une interdiction de toute forme de jugement. Pourtant, la foi catholique distingue clairement le jugement des personnes, qui appartient à Dieu seul, du discernement des actes, qui est un devoir moral. Peut-on alors juger les autres sans trahir l’Évangile ?

Entre la charité et la vérité, l’Église propose une réponse nuancée que cet article se propose d’examiner.

Qu’est ce qu’un jugement ?

Un jugement est un acte de l’intelligence par lequel on affirme ou on nie quelque chose à propos d’une réalité. Plus précisément, juger consiste à relier un sujet et un prédicat (dire qu’une action est bonne ou mauvaise, qu’une parole est vraie ou fausse, ou qu’une personne est coupable ou innocente). En ce sens, juger n’est pas d’abord condamner, mais reconnaître ce qui est, selon la vérité.

Dans la perspective catholique, il faut toutefois distinguer : le jugement moral des actes, qui évalue objectivement le bien et le mal et qui est nécessaire au discernement, et le jugement des intentions et des cœurs, qui prétend connaître la responsabilité intérieure d’une personne, ainsi que le fait de savoir si elle est sauvée ou non, n’appartient qu’à Dieu seul.

Ainsi, le problème n’est pas de juger en soi, car penser, discerner et agir supposent toujours un jugement, mais de juger ce qui dépasse notre compétence, sans justice ni charité.

Qu’est ce qu’un jugement téméraire ?

Le jugement téméraire est le fait de croire ou de tenir pour vrai, sans preuve suffisante, qu’une personne a commis une faute morale ou a une mauvaise intention.

À ce propos, le Catéchisme de l’Église catholique précise (CEC 2477-2478) :

Le respect de la réputation des personnes interdit toute attitude et toute parole susceptibles de leur causer un injuste dommage.

Se rend coupable de jugement téméraire celui qui, même tacitement admet comme vrai, sans fondement suffisant, un défaut moral chez le prochain.

Se rend coupable de médisance celui qui, sans raison objectivement valable, dévoile à des personnes qui l’ignorent les défauts et les fautes d’autrui.

Se rend coupable de calomnie celui qui, par des propos contraires à la vérité, nuit à la réputation des autres et donne occasion à de faux jugements à leur égard.

Même lorsqu’il reste silencieux et intérieur, ce type de jugement est déjà un péché, car il prétend connaître le cœur d’autrui, ce qui relève de Dieu seul.

Il peut surgir à partir d’impressions, de rumeurs ou de suppositions, et conduit souvent à interpréter injustement les actions ou paroles d’une personne. En chrétienté, la pratique du jugement téméraire est particulièrement condamnée, car elle blesse la charité et porte atteinte à la dignité de l’autre.

La sagesse chrétienne invite donc à suspendre tout jugement hâtif, à interpréter favorablement les intentions d’autrui et à se concentrer sur les actes eux-mêmes plutôt que sur le cœur, que seul Dieu peut connaître pleinement.

Le jugement téméraire atteint son paroxysme lorsqu’on se prononce sur le salut d’autrui, que ce soit intérieurement ou extérieurement. Le faire extérieurement est encore plus grave, car cela peut nuire concrètement à la personne jugée, qui peut même commencer à douter de son salut ou perdre sa foi, et avoir des conséquences injustes sur sa réputation ou sa vie.

Peut on juger les actes ?

La haine des vices demeurera inséparable de la charité pour les personnes. (Lettre 211 – Saint Augustin)

Il est important de comprendre que juger un acte est légitime. Le Catéchisme de l’Église catholique rappelle que l’on peut dire qu’un acte est objectivement bon ou mauvais, par exemple un mensonge, une injustice ou un geste de charité.

Ce type de jugement moral permet de protéger le bien commun, de guider et de corriger fraternellement, toujours avec charité et humilité. Juger les actes est non seulement possible, mais parfois nécessaire pour vivre selon l’Évangile.

Le chrétien est appelé à discerner le bien et le mal, non pour condamner l’autre, mais pour orienter ses choix et aider au bien commun. Par exemple, dénoncer une injustice, corriger avec charité ou s’abstenir d’une action contraire à la loi morale implique de juger les actes.

Ce jugement doit toujours être guidé par la vérité et la miséricorde : il ne s’agit pas de condamner la personne, mais de reconnaître objectivement si ses actions sont conformes ou non à la loi de Dieu et au bien. Ainsi, juger les actes devient un acte de responsabilité chrétienne, qui cherche à protéger la justice tout en respectant la dignité de chacun.

Comment exercer le discernement moral avec charité et humilité ?

Exercer le discernement moral avec charité et humilité consiste à évaluer les actions sans condamner les personnes. Cela implique d’abord de reconnaître nos propres limites : nous ne connaissons pas entièrement le cœur d’autrui et nous devons toujours laisser la place au jugement de Dieu.

Ensuite, le discernement doit être guidé par la vérité et l’amour : juger un acte mauvais, non pour accuser ou humilier, mais pour protéger le bien et aider au repentir ou à la correction fraternellement.

La charité nous pousse à interpréter favorablement les intentions lorsque cela est possible, tandis que l’humilité nous rappelle de ne jamais nous poser en juge absolu. Ainsi, discerner moralement devient un service rendu à autrui et à la communauté, un acte responsable qui respecte la dignité de chacun tout en défendant le bien.

Conclusion

En conclusion, le chrétien est appelé à juger avec prudence et discernement, mais jamais à condamner les personnes, car seul Dieu connaît le cœur de chacun.

Juger les actes, lorsqu’il est fait avec charité, humilité et vérité, est non seulement légitime, mais nécessaire pour vivre selon l’Évangile et promouvoir le bien commun. À l’inverse, le jugement téméraire ou hâtif, fondé sur des suppositions ou des rumeurs, blesse la dignité d’autrui et s’oppose à la charité chrétienne.

Apprendre à discerner moralement avec prudence, à corriger avec respect et à interpréter favorablement les intentions des autres, c’est participer à la construction d’une communauté guidée par l’amour et la justice, tout en laissant à Dieu le soin ultime de juger les cœurs. Ainsi, la voie du chrétien est celle du discernement éclairé par la foi, qui allie vérité et miséricorde dans toutes ses décisions.