Être un bon père ne relève ni d’un instinct spontané ni d’un simple rôle social : c’est une vocation, une responsabilité reçue et assumée dans le temps. À une époque où la figure paternelle est contestée parfois même dissoute dans des modèles indifférenciés, il devient nécessaire de rappeler ce qu’est réellement la paternité, non pas à partir des modes culturelles, mais à partir de sa finalité propre.
Le père n’est pas d’abord celui qui impose, ni celui qui s’efface ; il est celui qui fait grandir par sa présence, son exemple et son autorité éducative. Cette mission n’est pas arbitraire : elle s’enracine dans l’ordre même de la création et trouve son modèle ultime en Dieu le Père, source de toute paternité au ciel et sur la terre. Lorsque cet ordre est brouillé, les rôles se confondent, et apparaissent des déséquilibres profonds, notamment lorsque les femmes sont conduites à imiter ce que les hommes ont cessé d’assumer.
Cet article propose de réfléchir à ce qu’implique concrètement la paternité : d’abord en éclairant cette mission à la lumière de la paternité divine, puis en montrant comment le père fait croître par l’exemple et l’éducation à l’instar de Saint Joseph et, enfin, de proposer des repères concrets pour permettre aux pères d’aujourd’hui d’assumer pleinement leur rôle.
I. La défaillance des pères et son origine
La défaillance des pères — et parfois leur absence — est un constat douloureux dont les conséquences se font sentir dans tous les domaines. Comment expliquer cet affaiblissement du rôle paternel et la dégradation de son image ? Saint Paul rappelle pourtant que la paternité humaine trouve sa source en Dieu lui-même : « le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom » (Ep 3,15).
La culture occidentale moderne, qui a voulu se passer de Dieu, se heurte inévitablement au « meurtre symbolique du père ». Pour redécouvrir le sens authentique de la paternité, il convient naturellement de se tourner d’abord vers Dieu, source et modèle de toute paternité.
Dieu comme Père
Dieu est créateur : il donne l’existence à un être distinct de lui-même. De manière analogue, le père participe à l’œuvre créatrice avec la mère. Il donne naissance à un nouvel être humain. Par sa présence et son autorité, il aide l’enfant à quitter la fusion maternelle. La figure paternel ouvre à la différence et à l’altérité. Il enseigne que l’amour unit sans confondre. Il montre que l’autre demeure une personne distincte. Ainsi, le père unit tendresse et fermeté.

Dieu est providence : il conduit sa créature et pourvoit à ses besoins. De même, le père assume une mission d’éducateur. Sa priorité demeure l’éducation de l’enfant qu’il a engendré. Cette mission dépasse ses loisirs et sa carrière. Il cherche à connaître le tempérament de son enfant. Dieu construit une relation personnelle, surtout à l’adolescence. Il écoute, dialogue, joue et encourage, soutient aussi le travail scolaire. Il transmet les valeurs par l’exemple. Le Père rappelle l’importance de sanctifier le dimanche. Ainsi, le père unit présence et attention.
Dieu est rémunérateur : il conduit sa créature vers sa fin. Il récompense ou sanctionne les actes libres. De même, le père exerce une autorité juste. Dieu fixe des règles et les fait respecter. Il récompense et sanctionne avec justice. Il aide l’enfant à devenir adulte. Le Père enseigne le sens du réel et des limites. L’adolescent découvre une réalité exigeante mais féconde. Il comprend qu’elle offre de vraies joies.
Dans un monde dominé par le virtuel, cette mission devient urgente. Le père enseigne le sens de l’effort et du sacrifice.Le père explique la valeur humaine et chrétienne de la souffrance. Il prépare son enfant à se tenir debout, l’aide à honorer et dépasser ce qu’il reçoit. Il prie fidèlement pour lui. Ainsi, le père unit patience et exigence.
II. Saint Joseph, modèle du père
Marie révèle l’amour maternel : elle manifeste l’amour que la mère porte à ses enfants et celui que les enfants lui rendent. Joseph, quant à lui, révèle l’honneur du père : il montre la fonction propre du père et pourquoi elle mérite d’être honorée. L’honneur du père consiste à enraciner par l’exemple et à faire grandir par l’éducation.

Le père enracine par l’exemple
Alors que la mère donne à l’enfant des racines principalement par l’affection et le don de soi, le père l’enracine surtout dans la vérité par l’exemple. Il met l’enfant en contact avec ses origines, il lui transmet l’histoire qu’il porte en paix, c’est-à-dire la mémoire des sources de son existence. Le père réalise tout ça par sa piété filiale envers Dieu, envers ses ancêtres, envers la patrie naturelle et surnaturelle accompagné par sa fidélité à son épouse et par sa constance dans le devoir.

Les racines données par la mère relèvent davantage de l’affection ; l’enracinement apporté par le père est d’ordre plus rationnel, même lorsqu’il n’est pas formulé explicitement. La mère est aimée, le père est admiré (ce n’est pas une répartition exclusive des rôles paternels et maternels mais simplement une orientation structurante). Le père montre ainsi à l’enfant, par ses actes, la loi fondamentale de l’être créé : l’enfant sait qu’il reçoit son existence d’un autre et il est appelé à la reconnaissance. Le sens du devoir, vécu dans la vérité, permet alors à l’enfant de s’épanouir comme quelqu’un qui sait avoir reçu.
Joseph, figure accomplie de la paternité juste
Joseph est l’homme par qui, sur le plan humain, Jésus est introduit dans la Loi, reflet vivant de la sagesse et de la raison de Dieu. Qualifié d’homme juste (Mt 1,19), Joseph se situe au cœur des trois grandes dimensions de la Parole de Dieu :
- Il vit la Loi avec amour et fidélité, comme en témoignent la Présentation de Jésus au Temple et le pèlerinage annuel à Jérusalem (Lc 2,23 et 41).
- Il accomplit les prophéties : c’est par lui que Jésus reçoit la descendance de David et naît à Bethléem (Mt 1,20 ; Lc 2,4).
- Il agit selon la sagesse, qui guide sa conduite droite et respectueuse face au mystère de la grossesse de Marie, l’amenant à une obéissance pleine de foi et de discrétion (Mt 1,18‑24).

Le père fait croître par l’éducation
La mère fait grandir l’enfant en lui donnant sécurité et confiance, l’enfant se sent être quelque chose de sa mère. Le père, quant à lui, aide l’enfant à mûrir par le don de soi. Il le place face à lui comme une personne distincte, appelée à contribuer, à sa manière propre, au bien commun. Le Père, en disant la loi à suivre, il rend l’enfant autonome et responsable. Sans ce rôle du père qui considère l’enfant comme une personne propre – celui qui sait dire non – la relation avec la mère, qui dit plutôt oui à l’enfant, peut devenir fusionnelle. L’affectif et la gratification immédiate prennent alors le pas sur la raison, et l’accès à la maturité se trouve bloqué. L’enfant ne fait pas l’expérience de l’effort constructif ni de la discipline nécessaire pour progresser.
La parole paternelle en dialogue avec la mère
Dans la culture classique, le père « nomme » l’enfant. Par le nom de famille, il transmet l’héritage. Par le prénom, il marque la distinction et la singularité. Le prénom symbolise le don de soi du père. L’enfant reçoit son nom pour être pleinement reconnu. La paternité ne s’exerce jamais seule. Elle s’enracine dans le dialogue vivant entre le père et la mère. Dans cette parole conjugale, l’enfant trouve une stabilité affective et personnelle.
Le père est l’homme de la parole qui nomme et pose la loi. Il inscrit aussi l’enfant dans une histoire. Sa parole devient féconde lorsqu’elle est portée par la mère. La mère parle du père avec respect et confiance. Elle lui donne ainsi une autorité crédible et recevable. Le père accueille l’histoire portée par la mère. Il aide l’enfant à s’inscrire dans une filiation unifiée. Les paroles du père et de la mère se répondent et se soutiennent. Elles offrent un cadre affectif, psychologique et spirituel cohérent. Ce cadre demeure indispensable à la maturation de l’enfant. Ainsi, la famille devient image de la communion trinitaire.

Joseph, modèle du père, donne un nom à Notre Seigneur (Mt 1,21) : il le lui attribue officiellement, devant son peuple, reprenant ainsi le nom que Marie avait connu en secret dans son cœur. Lors de la circoncision, il fait couler le premier sang de Jésus, annonçant ce que ce nom signifie : « Sauveur ». Joseph éduque Jésus humainement : il le protège et le sauve lors de la fuite en Égypte et du retour à Nazareth, il répond aux questions de Jésus lors de la Pâque juive (cf. verset), il lui enseigne le métier de charpentier et il consent à le laisser partir en mission.
Proposition concrète :
Dans un monde où les filles ne sont pas éduquées à admirer les garçons et les garçons ne sont pas formés à respecter les filles, comment faire pour que les garçons deviennent des hommes responsables et capables d’assumer le rôle décisif du père dans l’éducation ? Il est inutile de se lamenter sur les maux de notre époque si l’on ne met pas concrètement en œuvre ce qui est possible au sein de la famille, l’Église domestique.

La mission spirituelle de la femme aujourd’hui
Il nous apparaît qu’aujourd’hui, ce sont les femmes qui ont un rôle central à jouer. Le fait que les femmes soient pleinement femmes est, en réalité, la condition indispensable pour que les hommes deviennent eux-mêmes des hommes. Oui, que les femmes redécouvrent et cultivent leur vocation profonde, celle qui fait d’elles de véritables porteuses de beauté, vases de gratuité, sentinelles de l’Invisible :
De cette grotte, je vous lance un appel spécial à vous, les femmes. En apparaissant dans la grotte, Marie a confié son message à une fille, comme pour souligner la mission particulière qui revient à la femme, à notre époque tentée par le matérialisme et par la sécularisation: être dans la société actuelle témoin des valeurs essentielles qui ne peuvent se percevoir qu’avec les yeux du cœur. A vous, les femmes, il revient d’être sentinelles de l’Invisible !
Pape Jean-Paul II, à Lourdes le 15 août 2004.

La beauté qui élève et fortifie la famille
La beauté dont il est question ici est celle qui inspire, apaise et attire vers le bien, et non la séduction qui trouble et détourne de Dieu. La séduction n’est en réalité qu’un moyen de ce conduire à soi-même et non le don de soi. Il s’agit de la beauté que Dieu a donnée à la femme, afin qu’elle devienne, par tout ce qu’elle est, un appel vivant vers la Beauté divine :
Oui, la mère est le soleil de la famille. Elle en est le soleil par sa générosité et son dévouement, par son aide infatigable et sa vigilante et prévoyante délicatesse à procurer tout ce qui peut égayer la vie de son mari et de ses enfants : elle répand autour d’elle lumière et chaleur. […] L’épouse est le soleil de la famille par la clarté de son regard et la chaleur de sa parole. Son regard et sa parole pénètrent doucement dans l’âme, l’attendrissent, la fléchissent, apaisent le tumulte des passions et rappellent l’homme à la joie du bien-être et de la vie en famille, après une longue journée de labeurs professionnels incessants et parfois pénibles au bureau ou aux champs. […] L’épouse est le soleil de la famille par son naturel et sa simplicité, sa parure chrétienne et honnête, aussi bien dans le recueillement et la droiture de son esprit que dans la grâce harmonieuse de ses gestes et de son maintien à la fois réservé et affectueux. […] Oh ! si vous saviez quels profonds sentiments d’affection et de reconnaissance l’image d’une telle mère et d’une telle épouse suscite dans le cœur du père et des enfants
Pie XII, Allocution à de nouveaux époux, 11 mars 1942.
Un appel aux jeunes filles et aux épouses
Jeunes filles, mères, sœurs, amies, épouses : soyez pleinement femmes dans toute votre féminité. À contre-courant de la banalité et de la laideur ambiantes dans la culture occidentale actuelle, cultivez la beauté dans vos actions, votre tenue vestimentaire et votre manière d’être. Vous devez respecter le regard des hommes et rester réservées et mystérieuses pour les aider à devenir courageux et responsables. C’est ainsi qu’ils pourront être les chefs de famille que vous, vos enfants et la société attendent. L’attitude de l’épouse envers le chef de famille est un facteur essentiel car elle soutient et crédibilise le rôle paternel auprès des enfants et elle donne aux hommes la confiance en eux qui ne leur est pas forcément naturelle.
Conclusion :
Être un bon père n’est pas une question de hasard ni de simple rôle social : c’est une vocation exigeante, enracinée dans l’ordre de la création et inspirée par le modèle divin. Par sa présence, son exemple et son autorité juste, le père aide l’enfant à grandir, à devenir responsable et autonome, à reconnaître et respecter la réalité et les autres. Mais cette mission ne se comprend pleinement qu’en lien avec celle de la mère. La complémentarité des rôles parentaux est essentielle : la mère donne racines et sécurité, le père enracinement et vérité. Ensemble, ils transmettent aux enfants non seulement des valeurs, mais le sens de l’honneur, de l’effort et du don de soi.
Dans le monde moderne, où les repères se brouillent et où la paternité s’affaiblit souvent, les hommes doivent retrouver leur vocation de père et les femmes doivent vivre pleinement leur féminité. Par cette responsabilité partagée, la famille – cellule première de la société et de l’Église – devient un lieu de transmission de la vie, de la vérité et de la beauté. Ainsi, le père et la mère, chacun selon sa mission, contribuent à former non seulement des enfants, mais des hommes et des femmes capables de construire un monde juste, courageux et lumineux. Comme le rappelle le livre des Proverbes :
Instruis l’enfant selon la voie qu’il doit suivre ; et quand il sera vieux, il ne s’en détournera pas.
Proverbes 22, 6.