Comment expliquer que Dieu puisse avoir une mère ? Beaucoup de chrétiens, notamment protestants, tiquent immédiatement lorsqu’ils entendent des catholiques appeler Marie par le titre de « Mère de Dieu ». En effet, l’expression semble suggérer que Marie serait à l’origine de la divinité du Christ, qu’elle lui serait en quelque sorte antérieure et donc existante avant même Dieu, créateur de toute chose.
Pour comprendre ce que signifie ce titre, il faut d’abord regarder non pas au niveau de Marie, mais au niveau de son Fils. En effet, ce titre ne dit pas d’abord quelque chose de Marie, mais il nous conduit à parler du mystère du Christ, et donc à nous poser la question « Qui est Jésus ? ». Comme le disait très justement le cardinal Joseph Ratzinger :
« La maternité de Marie est très profondément liée au mystère de l’Incarnation et atteint le centre du mystère lui-même. »
– Joseph Ratzinger, La Fille de Sion : considérations sur la foi mariale de l’Église, Paris, Parole et Silence, 2002, p. 51.
C’est donc le mystère de l’Incarnation – c’est-à-dire que Dieu s’est fait homme – qui se trouve au cœur de l’expression « Mère de Dieu ». Nous allons voir que ce titre ne fait pas de Marie la source de la divinité du Christ, mais qu’il affirme au contraire que celui qu’elle a mis au monde est vraiment Dieu. Mais pour le comprendre, il faut d’abord clarifier le sens des mots que nous employons.
Que dit la Bible sur Jésus ?
La Bible présente Jésus comme vraiment Dieu (Jean 1, 1 ; Jean 20, 28) et vraiment homme (Jean 1, 14 ; Galates 4, 4 ; 1 Timothée 2, 5). Pour exprimer ce mystère, la foi chrétienne parle d’une seule personne en deux natures : il a reçu la nature divine de Dieu le Père, de toute éternité, et il a reçu la nature humaine de Marie, dans le temps. Jésus possède de toute éternité la nature divine et a pris une nature humaine dans le sein de Marie, à un moment donné de l’histoire.
La Bible nous enseigne que Marie est « la mère de Jésus » (Jean 2, 1 ; Jean 19, 25-26 ; Actes 1, 14), mais elle ne nous dit jamais que Marie est la mère de la nature humaine de Jésus. En effet, une mère est toujours la mère d’une personne, jamais d’une nature. Prenons une comparaison. Une mère ne produit pas l’âme de son enfant, qui vient de Dieu (Zacharie 12, 1). Pourtant, personne ne dira qu’elle est seulement la mère du corps de son fils, mais elle est la mère de l’enfant tout entier. De même, Marie est la mère de la personne de Jésus même si sa divinité ne vient pas d’elle.
Une question demeure pourtant car pourquoi attribuer à Marie le titre de « Mère de Dieu » si Marie n’a pas donné à Jésus sa nature divine ? Ne suffirait-il pas de l’appeler mère de Jésus, ou de dire qu’elle lui a donné sa nature humaine ? Pour répondre, il faut entrer plus profondément dans le mystère de l’Incarnation.
Jésus est une personne divine
La Bible nous apprend que la personne de Jésus est une personne divine. Jésus n’est pas un homme auquel Dieu se serait uni après coup, mais c’est le Fils éternel de Dieu lui-même qui s’est fait homme.
Saint Jean l’affirme dès le début de son Évangile : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » (Jean 1, 1). Quelques versets plus loin, il ajoute : « Et le Verbe s’est fait chair » (Jean 1, 14). Remarquons que c’est le même sujet dans les deux phrases. Celui qui était Dieu au commencement est celui qui s’est fait chair. Il n’y a pas d’un côté le Verbe éternel et de l’autre un homme né de Marie, mais il y a la personne du Verbe qui est Dieu et qui devient homme.
Saint Paul dit la même chose : le Christ, « lui qui était dans la condition de Dieu », s’est abaissé en « prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes » (Philippiens 2, 6-7). Là encore, c’est le même « il » qui était Dieu et qui devient homme. Jésus lui-même le révèle aux Juifs : « Avant qu’Abraham fût, moi, je suis » (Jean 8, 58). Il reprend ainsi le nom que Dieu s’était donné devant Moïse (Exode 3, 14). Et l’apôtre Thomas, devant le Christ ressuscité, le confesse : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jean 20, 28).
Jésus est donc une seule personne, et cette personne est divine : c’est le Fils de Dieu.
La communication des idiomes
C’est ici que la question se tranche. La Bible met en lumière un principe que la théologie appelle la communication des idiomes. Le mot « idiome » vient du grec idios, qui signifie « propre » : il désigne ce qui appartient en propre à quelque chose.
Le principe est le suivant : Jésus est une personne qui possède deux natures, divine et humaine. On peut donc attribuer à la personne de Jésus ce qui appartient en propre à sa nature humaine comme ce qui appartient en propre à sa nature divine. Voici quelques exemples de propriétés propres à chaque nature, divine et humaine :
Propriétés humaines : mourir, naître, pleurer.
Propriétés divines : l’omnipotence, l’omniprésence, l’omniscience.
Ainsi, nous pouvons dire de la personne de Jésus qu’elle est née, qu’elle a pleuré et qu’elle est morte, comme nous pouvons dire qu’elle est toute-puissante et qu’elle sait tout. Chaque propriété lui est attribuée en vertu de la nature concernée. Par exemple, selon sa divinité, Jésus ne peut ni mourir ni pleurer, mais selon son humanité, il a réellement pleuré et il est réellement mort (Jean 11, 35 ; 1 Corinthiens 15, 3). Et puisque celui qui a vécu cela est une personne divine, on peut dire en toute vérité que Dieu est mort et que Dieu a pleuré.
D’ailleurs, beaucoup de chrétiens disent sans hésiter que « Dieu est mort pour nous sur la croix », et c’est précisément ça, la communication des idiomes ! C’est ce qu’enseigne la Bible. Regardons par exemple ce verset de l’Apocalypse :
« Écris encore à l’ange de l’Église de Smyrne : Voici ce que dit le Premier et le Dernier, Celui qui était mort et qui a repris vie. »
– Apocalypse 2, 8.
Dans ce verset, Jésus se présente comme « le Premier et le Dernier », un titre qui, dans l’Ancien Testament, est attribué exclusivement à Dieu (Isaïe 44, 6), et il se désigne aussi comme « Celui qui était mort et qui a repris vie ». Bien entendu, il n’est pas mort selon sa nature divine, puisque la divinité est, par nature, immortelle. Cependant, puisque le Christ est une personne divine possédant à la fois une nature divine et une nature humaine, il est possible d’attribuer à celui qui est Dieu des propriétés humaines, comme la mort.
Ainsi, lorsque Jésus dit qu’il « était mort », cette affirmation concerne sa nature humaine. Toutefois, c’est bien la personne divine de Jésus qui a réellement vécu la mort selon son humanité. C’est en ce sens que l’on peut dire que « Dieu est mort », non pas que la nature divine ait cessé d’exister, mais que la personne du Christ qui est Dieu a véritablement expérimenté la mort dans sa nature humaine.
Marie est donc Mère de Dieu
Revenons maintenant à notre question : pourquoi ne pas dire simplement que Marie est la mère de Jésus, ou qu’elle lui a donné sa nature humaine ? Naître, comme mourir, dormir ou pleurer, appartient à la nature humaine. Or, comme nous venons de le voir, ce qui appartient à la nature humaine du Christ s’attribue à sa personne, et cette personne est divine. Si l’on peut dire que Dieu est mort pour nous, on peut dire que Dieu est né. Et s’il est né de Marie, alors Marie est la Mère de Dieu.
Saint Paul le dit d’ailleurs clairement : « Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme » (Galates 4, 4). Celui qui est envoyé existait déjà avant d’être envoyé. C’est donc bien le Fils du Très-Haut (Luc 1, 32), le Seigneur, qui naît d’une femme. Voilà pourquoi Élisabeth, remplie de l’Esprit Saint, peut saluer Marie comme « la mère de mon Seigneur » (Luc 1, 43).
Comme pour la croix, il faut bien comprendre ce que cela signifie. La divinité du Fils n’a pas commencé en Marie, elle est éternelle. C’est la personne divine du Fils qui est née de Marie, selon son humanité. Refuser le titre de Mère de Dieu reviendrait donc à dire que celui qui est né de Marie n’est pas vraiment le Fils de Dieu. Il faudrait alors séparer Jésus en deux : un homme né de Marie d’un côté, le Fils de Dieu de l’autre.
C’est justement l’erreur que l’Église a écartée au concile d’Éphèse, en 431, lorsque, face à Nestorius, qui refusait ce titre, elle a reconnu Marie comme Theotokos, Mère de Dieu, un titre que la piété populaire lui donnait déjà.
Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que les grands réformateurs protestants n’ont pas rejeté ce titre. Martin Luther, dans son Commentaire du Magnificat (1521), appelle Marie Mère de Dieu sans hésiter, et Zwingli fait de même. Calvin est plus réservé sur l’usage de l’expression, mais il ne remet pas en cause la doctrine qu’elle sous-entend. Au XXe siècle encore, Karl Barth, l’un des plus grands théologiens réformés, pourtant très critique envers la dévotion mariale catholique, jugeait le titre de Mère de Dieu « sensé, légitime et nécessaire » pour exprimer la foi au Christ.
L’expression « Mère de Dieu » est-elle dans la Bible ?
Non, pas mot pour mot, tout comme les mots Trinité et Incarnation n’y sont pas, et pourtant tous les chrétiens les emploient. La vraie question est de savoir si la Bible enseigne ce que le titre affirme, et c’est le cas. Quand Élisabeth appelle Marie « la mère de mon Seigneur » (Luc 1, 43), elle emploie le mot Kyrios, qui, deux versets plus loin, désigne Dieu lui-même (Luc 1, 45).
Certains pourraient répondre que le mot Kyrios peut aussi désigner un simple maître humain, et qu’Élisabeth saluerait seulement le Messie. C’est vrai, le mot peut avoir ce sens, c’est pourquoi il faut regarder le contexte et ce à quoi renvoient les paroles d’Élisabeth. Ces paroles font écho à une scène précise de l’Ancien Testament.
Quand l’Arche d’Alliance, signe de la présence de Dieu, arrive vers lui, le roi David s’écrie : « Comment l’arche du Seigneur viendrait-elle chez moi ? » (2 Samuel 6, 9). Élisabeth reprend presque les mêmes mots : « D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » (Luc 1, 43). Or l’Arche n’était pas celle d’un roi de la terre, mais celle du Seigneur, le Dieu d’Israël. Luc nous invite donc à reconnaître dans l’enfant que porte Marie ce même Seigneur, le Dieu véritable.
On objecte aussi que ni Marie ni Jésus n’ont jamais revendiqué ce titre. C’est vrai : Marie, dans son humilité, se dit seulement « la servante du Seigneur » (Luc 1, 38). Mais c’est Élisabeth, « remplie de l’Esprit Saint » (Luc 1, 41), qui l’appelle « la mère de mon Seigneur ». Ce titre ne vient donc pas de Marie, il vient de l’Esprit Saint, c’est-à-dire de Dieu lui-même.
Faut-il dire « Mère de Dieu » ou « celle qui enfante Dieu » ?
Certains protestants acceptent le terme Theotokos, mais préfèrent une traduction plus littérale, comme « celle qui enfante Dieu » ou une autre traduction « porteuse de Dieu », pour éviter que le mot « mère » n’encourage une dévotion excessive. Il est vrai que Theotokos signifie littéralement « celle qui enfante Dieu ». Son équivalent latin exact est Deipara, que l’on trouve dans la constitution Lumen gentium (n° 54) du IIe concile du Vatican. Mais ces expressions restent peu employées en français car elles paraissent techniques, et surtout, elles ne disent pas tout ce que dit le mot « mère ».
En effet, le terme « Mère » évoque une relation personnelle et intime avec l’enfant, bien au-delà du simple fait d’accoucher. Enfanter est un moment ; être mère est une relation qui dure toute la vie. Personne ne présente une femme comme « celle qui a enfanté » son fils de trente ans mais on dit plutôt qu’elle est sa mère. Le mot « mère » dit l’accouchement, mais aussi tout ce qui suit.
Ainsi, bien que « Theotokos » et « Mère » partagent l’idée de la relation de maternité avec l’enfant, l’expression « Mère » exprime une dimension relationnelle et affective plus profonde et explicite. De plus, le mot « mère » vient de la Bible elle-même, Élisabeth ne salue pas « celle qui enfantera mon Seigneur », mais « la mère de mon Seigneur » (Luc 1, 43). Remarquons alors que Jésus n’est pas encore né mais que pour Élisabeth, Marie est déjà sa mère.
Marie n’a pas seulement porté Jésus pendant neuf mois. Elle l’a élevé (Luc 2, 51), c’est à sa demande qu’il a accompli son premier signe aux noces de Cana (Jean 2, 1-11), et elle l’a suivi jusqu’à la croix (Jean 19, 25). Réduire Marie à celle qui a « porté » Dieu, ou à son réceptacle, c’était justement la pente de Nestorius, qui proposait de l’appeler Theodochos, « celle qui reçoit Dieu ».
Comment Marie peut-elle être la mère de Celui qui l’a créée ?
Parce que le Fils de Dieu connaît deux naissances. La première est éternelle : il est « né du Père avant tous les siècles », comme le dit le Credo. La seconde a lieu dans le temps : « il a pris chair de la Vierge Marie » (cf. Galates 4, 4). Marie n’est donc ni antérieure à Dieu, ni à l’origine de la divinité de Jésus. Elle est une créature, et c’est son propre Créateur qu’elle a mis au monde selon la chair.
Le prophète Michée l’annonçait déjà à propos de celui qui devait naître à Bethléem : « ses origines dateront des temps anciens, des jours de l’éternité » (Michée 5, 1). La Bible affirme donc à la fois que Dieu n’a pas de commencement et que le Fils éternel est né dans le temps.
Si Marie est la Mère de Dieu, est-elle supérieure à Jésus ?
C’est une inquiétude compréhensible car une mère a autorité sur son enfant, alors la Mère de Dieu ne serait-elle pas au-dessus de lui ? En réalité, être la mère de quelqu’un ne rend pas supérieur à lui. Marie a donné à son Fils sa vie humaine, mais c’est de lui qu’elle reçoit son existence, puisqu’il est son Créateur, et son salut, puisqu’il est son Sauveur.
Certes, l’Évangile rapporte que Jésus enfant « leur était soumis » (Luc 2, 51), mais c’est l’humilité de l’Incarnation. Le Fils, qui était dans la condition de Dieu, s’est abaissé en se faisant homme (Philippiens 2, 6-8), et il a vécu en vrai fils, obéissant à ses parents. Marie, elle, se dit « la servante du Seigneur » (Luc 1, 38), et ses dernières paroles rapportées dans l’Évangile renvoient à son Fils : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le » (Jean 2, 5). Aucune créature ne peut être mise sur le même pied que le Verbe incarné.
Comment Marie a-t-elle pu porter Dieu, que les cieux ne peuvent contenir ?
L’objection s’appuie sur la prière de Salomon : « Les cieux et les hauteurs des cieux ne peuvent te contenir » (1 Rois 8, 27). Salomon prononce ces mots le jour où il consacre le Temple, et juste avant, la gloire du Seigneur est venue remplir ce Temple (1 Rois 8, 10-11). Salomon ne dit donc pas que Dieu ne peut pas habiter un lieu, mais il s’émerveille plutôt qu’il le veuille bien. C’est exactement le mystère de l’Incarnation : « Car en lui [Jésus] habite corporellement toute la plénitude de la divinité » (Colossiens 2, 9). Si la plénitude de Dieu a pu habiter le corps du Christ, elle a pu habiter le sein de Marie.
Marie est-elle aussi la mère du Père et du Saint-Esprit ?
Non, car dans l’expression « Mère de Dieu », le mot « Dieu » désigne la personne du Fils, la seule des trois personnes divines qui s’est faite homme. La logique est la même que pour la croix : quand nous disons que « Dieu est mort pour nous », nous ne disons pas que le Père est mort, mais le Fils. De même, Marie est la mère du Fils éternel, et de lui seul.
Appeler Marie Mère de Dieu, est-ce en faire une déesse ?
Non, car le titre ne dit rien de la nature de Marie, mais il dit qui est son Fils. Marie reste pleinement une créature, qui a elle-même besoin d’un Sauveur : « exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! » (Luc 1, 47). L’Église a toujours refusé d’adorer Marie. Le Catéchisme rappelle que sa vénération « diffère essentiellement » de l’adoration due à Dieu (CEC 971). Le concile de Chalcédoine (451) l’exprime avec précision :
« Suivant donc les saints pères, nous enseignons unanimement que nous confessons un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus Christ, le même parfait en divinité, et le même parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme, [composé] d’une âme raisonnable et d’un corps, consubstantiel au Père selon la divinité et le même consubstantiel à nous selon l’humanité, en tout semblable à nous sauf le péché, avant les siècles engendré du Père selon la divinité, et aux derniers jours le même (engendré) pour nous et notre salut de la Vierge Marie, Mère de Dieu selon l’humanité. »
– Concile de Chalcédoine, Ve session (DS 301).
Autrement dit, le Christ est « avant les siècles engendré du Père selon la divinité », et « de la Vierge Marie, Mère de Dieu selon l’humanité ». Ces derniers mots écartent toute idée d’une Marie divine. Elle est Mère de Dieu selon l’humanité, jamais selon la divinité. Bien compris, le titre protège donc contre l’adoration de Marie au lieu d’y conduire.
On entend aussi parfois que ce titre serait un héritage du culte d’Artémis, la déesse-mère d’Éphèse. C’est oublier que les chrétiens l’employaient bien avant le concile, et loin d’Éphèse. Le lieu du concile n’a d’ailleurs pas été choisi par les défenseurs du titre ; c’est l’empereur Théodose II qui l’y a convoqué, à la demande de Nestorius lui-même. Surtout, une déesse-mère est divine par elle-même, alors que Marie est une créature qui a mis au monde le Fils éternel de Dieu.
Le titre de Mère de Dieu est-il une invention tardive ?
L’idée est présente dès le début du IIe siècle. Vers 110, saint Ignace, évêque d’Antioche, écrit que « notre Dieu, Jésus le Christ, a été porté dans le sein de Marie » (Lettre aux Éphésiens 18, 2). Dans la prière Sub tuum praesidium du IIIe siècle, Marie est appelée la Génitrice de Dieu, c’est-à-dire celle qui enfante Dieu, la Mère de Dieu. Vers 382, saint Grégoire de Nazianze affirme que celui qui ne reconnaît pas Marie comme Mère de Dieu se sépare de la divinité (lettre 101). Le concile d’Éphèse n’a donc pas inventé ce titre mais a défendu le dépôt de la foi que les chrétiens professaient déjà.
Le titre de Mère de Dieu conduit-il à une dévotion envers Marie ?
Après le concile d’Éphèse, la piété mariale a pris un élan considérable. Dès 432, le pape Sixte III consacre à Marie la basilique Sainte-Marie-Majeure, à Rome. Et c’est compréhensible car on ne peut pas reconnaître en Marie la mère de Dieu sans l’honorer. La Bible elle-même l’annonce : « Désormais tous les âges me diront bienheureuse » (Luc 1, 48). Élisabeth est la première à le faire, en la déclarant « bénie entre toutes les femmes » (Luc 1, 42).
On pourrait objecter que Jésus lui-même aurait refusé l’honneur qu’on pourrait rendre à sa mère. Quand une femme s’écrie : « Heureuse la mère qui t’a porté en elle, et dont les seins t’ont nourri ! », il répond : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent ! » (Luc 11, 27-28). On pourrait alors croire que Jésus corrige cette femme et refuse tout honneur particulier à sa mère.
Notons que le mot grec traduit par « plutôt » est menoun, et il peut aussi signifier « oui, et bien plus » ; « oui, mais plutôt » ou encore « plus heureux encore ». Nous avons par exemple Philippiens 3, 8 qui dit :
« Oui certes [menoun] et même je tiens encore tout cela comme un préjudice, eu égard au prix éminent de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. »
– Philippiens 3, 8
D’autres traductions françaises rendent ce mot dans ce verset par « et même » (Segond), « et certes » (Martin) ou « je dis plus » (Sacy). Mais il suffit de revenir à la Visitation. Élisabeth, remplie de l’Esprit Saint, ne dit pas : « Heureux le sein qui porte cet enfant. » Elle dit : « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur » (Luc 1, 45). Dès le premier chapitre, Luc montre que ce qui rend Marie bienheureuse et bénie entre toutes les femmes, c’est d’abord sa foi. C’est par sa foi et son oui à l’ange Gabriel que Marie a accueilli la volonté divine pour elle.
La parole de Jésus ne contredit donc pas l’honneur rendu à sa mère mais elle en donne la vraie raison. Car Marie est justement celle qui a écouté la parole de Dieu et qui « retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur (Luc 2, 19). Le même principe vaut pour cette autre parole de Jésus : « Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère » (Matthieu 12, 50). Or personne n’a fait la volonté de Dieu comme Marie : « Que tout m’advienne selon ta parole » (Luc 1, 38).
Mais honorer la mère n’est pas adorer la mère car tout ce que Marie a de grand lui vient de son Fils. Et le titre de « Mère de Dieu » ne dit pas, à lui seul, jusqu’où doit aller cet honneur. Karl Barth le montre bien, lui qui acceptait pleinement le titre de Mère de Dieu, tout en rejetant fermement la dévotion mariale catholique. Toute la question est donc de savoir si les développements autour de Marie sont fidèles à la Bible, comme la virginité perpétuelle de Marie, l’Immaculée Conception ou encore l’Assomption. C’est ce que nous examinerons dans de prochains articles.
Conclusion
L’expression « Mère de Dieu » n’est donc pas d’abord un titre de dévotion, mais c’est une confession de foi sur le Christ. Appeler Marie ainsi, c’est confesser que l’enfant qu’elle a porté était vraiment Dieu. Le Fils ne s’est pas uni à un homme déjà né, mais il a pris chair lui-même dans le sein de Marie. Ce titre ne place donc pas Marie au-dessus de Dieu et n’invite pas à l’adorer. Un chrétien sceptique mais attaché à la Bible et à la foi des premiers chrétiens peut l’accepter en toute cohérence, car il confesse simplement, avec l’Église de tous les siècles, que « le Verbe s’est fait chair » (Jean 1, 14).